samedi 20 avril 2013

  Mon père a fait plusieurs tentatives de suicide dans sa vie. Il évoquait souvent le sujet avec moi.
  Le scénario de BD a été terminé, et je l'ai fait lire à mon père. Cela a pris plusieurs séances de travail, sur plusieurs jours. Et les délires se déchainaient pendant tout ce temps !
  J'avais annoncé un déblocage chez moi à la fin de la BD. Mais cette fin, c'était quoi ? La fin de l'écriture, ou la fin de la lecture par Dominique ? C'est cette ambiguïté qui nous a couté une nouvelle tentative de suicide de mon père.
  Journal d'une survie, vendredi 19 avril 
  C'est bien ça, une crise par semaine, toujours sur le même schéma : effondrement progressif, qui va au plus grave possible. Alors j'abandonne toutes les activités non vitales pour trouver la force de passer. et ça me permet le ressaisissement et la victoire finale... Et on recommence la semaine d'après. C'est épuisant ! Il faut que je sorte de ce piège ! 
  Je reste fixé sur mon cap : le second chapitre des P. de C. 

vendredi 19 avril 2013

   Je ne suis pas parvenu à arrêter de fumer. Je n'avais plus de pipe ; les cigarettes ont recommencé à s'empiler dans mes cendriers.
   À l'époque, je travaillais sur le scénario d'une BD. Un projet solitaire, sans dessinateur, que je menais uniquement pour me prouver que j'étais capable de le faire. J'espérais de cette démonstration d'énormes progrès. Il y avait urgence : mon père était à bout. Plus j'approchais de la réussite, et plus mes crises de délires étaient fréquentes et intenses. Cela devenait invivable. 
  Journal d'une survie, jeudi 18 avril 
  Réveillé tard, le naufrage continue. Je m'accroche. Sur la fin d'après-midi, j'émerge un peu, grâce à ce "au lecteur" que je termine enfin ! Difficile tout ça... Très difficile ! Pour l'instant, c'est comme si je me faisais une grosse crise par semaine. Je n'ai pas de vrais progrès en vue, du moins je ne le sens pas ! Peut-être, j'espère, quand j'aurais terminé le plan du chapitre 2 des P de C.

jeudi 18 avril 2013

  Au lecteur imaginaire...

  Je vous le disais la dernière fois, je définis la psychologie comme « l'étude de l'intelligence ». Donc, la question qui surgit à la suite c'est : qu'est-ce que l'intelligence ? 

  L'intelligence c'est un choix désirant. 

  Le choix c'est quand on a la capacité de faire et la capacité de ne pas faire, et qu'on prend une de ces deux options. Le choix c'est donc la faculté d'impulser ou non une dynamique. Dit avec d'autres mots : c'est la capacité de produire ou non une force.

  Le désir c'est être animé d'un objectif, c'est tendre vers un but. En d'autres termes, le désir c'est être porteur de la vision d'une certaine situation, dans un certain futur. Avec, c'est un point essentiel, un vécu de satisfaction si la situation se réalise, et un vécu d'insatisfaction dans le cas contraire.

  Et donc, quand un choix est provoqué par un désir, il y a intelligence.

  Par voie de conséquence, l'intelligence implique obligatoirement la présence d'un autre ingrédient : la connaissance. C'est incontournable. Puisque le désir est une projection dans le futur, cela sous-entend a minima que l'objet projeté est connu ! Il n'y a donc pas d'intelligence sans connaissance, même très partielle.
  J'ai perdu la pipe au bord d'une route, un matin pendant une balade des chiens. Elle a glissé de ma poche. Nous avons refait le parcours plusieurs fois pour la retrouver, sans y arriver.
  J'aurais pu en racheter une immédiatement. Mais je pensais, à ce moment-là, que le moment était proche où je pourrais arrêter de fumer. Puisque le tabac n'en avait plus que pour quelques semaines, j'ai jugé la dépense inutile.
  Journal d'une survie, mercredi 17 avril 
  Toujours la lenteur. Tant pis, il faut passer. Je continue à avancer le plan. Bon sang que c'est lourd à venir ! 
  Le soir je m'effondre. De nouveau ! 

mercredi 17 avril 2013

  Le lendemain ou le surlendemain de mon déchaînement furieux, j'ai réparé la pipe.
  Le tuyau était brisé, alors j'ai cannibalisé celui d'une autre pipe et je l'ai retaillé à quelques endroits pour que les parties s’emboîtent. Le résultat sentait son bricolage, mais il était aussi confortable à l'usage que l'original.
  Cette récupération réussie était, un peu, une manière d'effacer l'abomination de mon comportement. Je tenais beaucoup à cette nouvelle pipe, cette survivante. 

  Journal d'une survie, mardi 16 avril
  Le croton de Dominique est en train de perdre ses feuilles. Je ne sais pas si c'est normal. J'ai l'impression que non. J'ignore quoi faire pour sauver la plante.
  Le soir, gros cafard, grosse résistance à finir le prochain "au lecteur". J'avance, je fais, oui, mais tellement lentement. J'ai vraiment l'impression de reproduire en miniature ce que j'avais fait lors de la précédente crise. Espérons que ça reste une miniature ! 

mardi 16 avril 2013

  De toute la collection de pipes que j'avais, une seule me convenait vraiment. Je l'ai pulvérisée, un jour de grande fureur contre mon père ! 
  J'avais des accès de colère terribles à l'époque. Des colères qui emportaient tout et me plongeaient dans des moments de véritable folie ! La seule limite que je connaissais alors, c'était la brutalité envers mes semblables. Pour le reste, malheureusement, rien ne m'arrêtait ! Je perdais tout bon sens, souvent je hurlais, et parfois je me déchaînais contre les objets. 
  C'est dans un moment comme celui-là que j'ai cassé cette pipe.
  Journal d'une survie, lundi 15 avril
  Long travail d'approche pour arriver au plan de ce second chapitre. Bonne mise en place. Pour le reste, tout est à peu près acceptable, même si j'ai encore cette manie de tout faire, toujours, au dernier moment (aujourd'hui, c'était les courses)...
  Le soir, un peu de cafard, un peu de misère dans mon comportement, résistances connues...
  Tard dans la nuit, découverte qui me semble majeure : dans les faits, le père exclut toujours le petit maso du bénéfice principal de la relation ! Il faut exploiter ça !

lundi 15 avril 2013

  Plusieurs mois après la mort de ma mère, un an peut-être, j'avais retenté l’expérience. J'avais ressorti mes pipes des recoins à poussière où elles avaient été exilées. Et cette fois-ci, j'avais réussi à trouver du plaisir dans leur usage. Je n'étais pas meilleur bourreur de tabac qu'auparavant. Mais désormais, j'étais capable de m'en satisfaire. Je ne polluais plus mon comportement avec des exigences impossibles.
  Cela peut sembler ridicule d'accorder tant d'importance à une chose aussi triviale que fumer la pipe. Mais quand on est parti de rien, les plus petits progrès sont inestimables !

  Journal d'une survie, dimanche 14 avril
  Toujours lourd à bouger. Mais je fais les choses. Je prévoyais le plan du second chapitre des P de C pour ce soir. Mais non. Sans doute demain. J'espère ne pas repartir dans un combat aussi terrible que pour terminer le plan du premier chapitre.

dimanche 14 avril 2013

  Comme la montre, la pipe aussi était un symbole.
  Il y a quelques années de cela, j'étais un type tellement incapable que même fumer la pipe, je n'y arrivais pas ! Le geste le plus simple (bourrer grossièrement le fourneau, allumer et aspirer par le tuyau) je me débrouillais pour le rendre insatisfaisant.
  Je m'enfermais dans la complication. J'avais des ambitions de dosage et de serrage exact du tabac, mais sans jamais m'accorder l'énergie nécessaire à les satisfaire. D'un côté, donc, je rêvais d'être capable de précision, de l'autre, je m'obstinais à conserver des gestes brouillons ! L’échec était certain.
  J’étais revenu à la cigarette.
  Journal d'une survie, samedi 13 avril
  Confirmation de la victoire. Je rédige la fin du plan du premier chapitre des P de C. Si je parviens à faire le plan du chapitre suivant, ce sera gagné. Du moins, c'est mon pronostic. 
  Le soir, rendez-vous chez A et B. Soirée agréable, mais j'arrive tout de même avec presque une demi-heure de retard ! je suis toujours aussi lourd à déplacer !

samedi 13 avril 2013

  Tout s'est noué le lundi 11 février, lorsque nous sommes monté à la préfecture pour acheter la pipe. C'est un épisode difficile à raconter, il est complexe et douloureux. Autant que l'était le récit de la montre. Par un hasard de la vie, ces deux moments d'avant basculement (lundi 11 et mardi 26) se sont articulés autour de l'achat de deux petits objets usuels.
  Avec, pour chacun, une de mes crises de rejet... Avec, navrante concomitance, des élans de progrès qui ont jailli en moi, au moment même où mon père chutait !
  Journal d'une survie, vendredi 12 avril
  C'EST FAIT ! Je suis passé ! Je suis parvenu au matin à me remettre au plan du premier chapitre des P de C. Et j'ai fait du bon travail ! 
  Le midi, à la cantine, je suis parfait avec les gamins ! VICTOIRE !!!
  Fin de ma crise. Elle aura duré trois jours ! J'ai vraiment été près de tout perdre ! 
  Le soir, pour une fois, je n'ai pas à antidater mes messages. 

vendredi 12 avril 2013

  Le soir du mercredi 27 février. Je suis appelé. Je quitte la salle d'attente pour le couloir du service des urgences. Le docteur a la tête en berne, ses yeux s'échappent. Je comprends. Je demande : « c'est pas bon ? ». Il confirme. Il m'explique. Hémorragie cérébrale. Je l'interroge sur les chances de survie, les séquelles éventuelles...
  Il répond : « moi, je ne parle même plus de séquelles ».
  C'est foutu.
  Journal d'une survie, jeudi 11 avril
  La chute. L'humiliation. Profonde, mordante et tranchante comme une entaille... 
  Troisième jour de crise. Pas d'issue. Au contraire, je m'enfonce ! 
  J'avais prévu de faire les P de C au matin mais je me rendors après la sonnerie du réveil. Une séance de travail de perdue. Avec les enfants à la cantine je me débrouille pour devenir un pauvre nullard qu'on méprise. Plus exactement, juste avant le nullard qu'on méprise. 
  Si je n'attaque pas les P de C, je suis mort ! C'est simple. Et ce n'est pas une image ! Mais je n'y arrive toujours pas ! Enfin si, un peu. Mais mal, sans inspiration. Pas la peine d'insister, ce serait remplir des pages pour rien ! Je dors dessus, une fois encore.
  Heureusement, dans tout ce merdier, j'ai suffisamment de réussites à mon actif pour ne pas sombrer totalement dans le désespoir. 

jeudi 11 avril 2013

  Mon frère a des enfants, moi, je n'en ai pas.
  Il y a quelque temps, leur autre grand-père s'est pendu ! Mon père ne voulait pas que ses petits-enfants entament la vie avec le poids de deux grands-pères suicidés ! Il ne voulait pas qu'ils sachent qu'il avait lui-même tenté de s'enfuir dans la mort.
  C'était le seul et ultime cadeau qu'il pouvait leur faire.

  Journal d'une survie, mercredi 10 avril
  Journée... Oui, journée encore terrible. Continuation de la veille. Horreur de résistance pour ne pas engager les P de C ! Horreur de résistance tout près de m'abattre ! Rendez-vous avec le docteur B. Il aime trop parler et pas assez écouter. Moi aussi je parle trop, à tort et à travers, mal.
  Tout me fait me sentir minable et nul. Tout ! Rien ne me récupère ! Pas fichu de respecter mon emploi du temps, retard, lourdeur à agir, erreur... Tout ! Tout pour me sentir une erreur humaine tout juste bonne à être sortie de l'existence ! 
  J'ai vraiment l'impression que je reproduis la période avant la fin de la BD, avant la fin des délires. Ce déchainement final de résistance qui a eu lieu juste avant le progrès ! J'espère que le résultat sera aussi positif qu'à l'époque ! Mais rien n'est gagné ! Oh non, rien n'est gagné !
  Et encore obligé d'antidater mes messages !

mercredi 10 avril 2013

  Le mercredi 27 février, dans la chambre de mon père aux soins de suite de notre ville. Je suis arrivé à 13 heures 10, j'ai trouvé mon père endormi et je n'ai pas réussi à le réveiller...
  Finalement, j'appuie sur le bouton d'appel. Quelques minutes après, un sympathique jeune homme en blouse me rejoint. Je lui demande ce qui arrive à mon père. Il me répond, avec son sourire sympathique, qu'ils n'ont pas réussi à le réveiller ce matin.
  Un homme corseté dans un sommeil irrépressible, ça ne les inquiète pas !
  Sans bien savoir comment prendre cette désinvolture, je signale tout de même que, là, mon père ne réagit toujours pas... Et je demande ce qu'on fait. Mon sympathique interlocuteur, toujours avec son sourire gaiement imperturbable finit par me dire de prendre rendez-vous avec le docteur ! Inutile de discuter avec un tel connard incompétent, je le laisse repartir vers ses sympathiques occupations et j'essaie à nouveau de tirer mon père du sommeil. Pour rien.
  Je sais que le docteur prend son service à 14 heures. Je descends, je dis à l’accueil que mon père est incapable de se réveiller et que je voudrais que le médecin le visite dès son arrivée ...
  Et j’attends...
  Journal d'une survie, mardi 9 avril
  Journée terrible. La pire, largement, de toutes celles que j'ai vécues depuis la mort de mon père ! Je ne suis pas paralysé comme lors de l'attaque du 2 avril, non, c'est pire : je peux agir, mais je rate tout ! Je suis une usine à échecs systématiques !
  Ça commence dès le matin et ça ne cesse pas, de toute la journée. Pour les choses les plus simples comme pour celles beaucoup plus importantes. Je vois l'attaque dès les premières heures de la journée et je m'arc-boute jusqu'au soir. Je sais qu'il faut que je réussisse à me remettre au P de C pour passer ce cap. Je suis dans un déchainement proche de celui ayant précédé la fin de la BD. Il faut tenir et avancer.
  Bien entendu, obligé d'antidater mes messages !
  Bien entendu, au moment de me coucher je ne me suis pas remis aux P de C...
  Bien entendu, j'espère que demain, mercredi, sera la bonne ! 
  Bonne chance à moi !

mardi 9 avril 2013

  Le mercredi 27 février au matin, après la recherche internet pour la montre. Au cœur de moi-même, je sais qu'une grande guérison vient d'avoir lieu...
  Le progrès porte sur ces affolements paralysants qui me prennent avant l'action. Ces derniers jours, j'avais le dessus sur eux à force d’énergie. Maintenant, ils ont pratiquement disparu ! Je suis libéré de ces vagues de suffocations mentales qui usent ma volonté et tendent à m'enfermer dans l'immobilisme !
  Ces paniques qui viennent de me quitter étaient un des ingrédients principaux qui rendaient irrépressibles les crises d'opposition à mon père ! Je ne suis donc pas dégagé de cette opposition, pas encore, mais je vais pouvoir la gérer désormais, et la rendre à peu près inoffensive...
  À l'horizon de notre relation, l'amitié tant attendue apparaît enfin !
  Un peu en retard, je pars pour la visite à mon père, plein de toutes les bonnes nouvelles que j'ai à lui annoncer. J'arrive à 13 heures 10 dans sa chambre et je le trouve endormi...
  Journal d'une survie, lundi 8 avril
  Bon travail, mais toujours pas réussi à me remettre aux P de C. Couché relativement tôt pour cause de sommeil à rattraper. Je me fixe comme objectif absolu de reprendre demain la rédaction des P de C...

lundi 8 avril 2013

  Le grand chamboulement a lieu dès le lendemain, le mercredi 27 février au matin. Au milieu des tâches quotidiennes de la vie, je parviens à me convaincre de consulter internet pour la montre. Et une demi-heure plus tard, je sais où trouver des tocantes d'occasions, pas cher, pas loin.
  Ma recherche a été fructueuse, mais ce n'est pas ça le plus important. Le plus important, c'est que j'ai pu la faire, sans rechigner. J'ai été suffisamment fort pour faire ce cadeau à mon père ! Et au cœur de moi-même, je sais immédiatement qu'une grande guérison vient d'avoir lieu !
  Journal d'une survie, dimanche 7 avril 
  Fatigue énorme, pour cause de non-sommeil. Travail jusqu'à épuisement. Vieille tactique du maso pour échouer. Mais je termine et je réussis le logo commandé par A. Et, à trois heures du matin,  je parviens à faire mon message pour le blog. C'est tardif, mais pas trop grave, ce n'est qu'une maigre concession à mes handicaps. L'important c'est que je parviens tous les jours à rédiger mes messages pour ce blog. 
  Plus tôt dans la journée, rendez-vous avec ma tante V, qui m'invite à déjeuner. J'arrive avec une heure de retard ! Idéal pour se sentir misérable. Là aussi, vieille tactique maso. Je le prends comme tel et je supporte. Parce que je crois que ça ne remet pas en cause les progrès. 
  Et je crois que l'issue victorieuse est très proche !

  Jusque-là, mes petites notes quotidiennes en italique gardaient un style assez vague. Je les écrivais ainsi dans le but de rester compréhensible de mon lecteur imaginaire. En effet, un récit plus détaillé implique obligatoirement énormément d'explication, pour remettre les choses dans leur contexte.
  Je m'affranchis aujourd'hui de cette contrainte.
  Je fais de ces notes un journal à seule destination de moi-même, pour disposer d'un historique de cette période de ma vie si le besoin s'en fait sentir plus tard. Je ne m'encombrerai donc pas d'expliquer, mais seulement de relater succinctement les faits marquants. Et je ne m'interdis pas de recourir au jargon dont j'ai habituellement l'usage pour décrire ma maladie. 
  Je renomme tous ces messages : "journal d'une survie"...

dimanche 7 avril 2013

  Le mardi 26 février, après mon départ des soins de suite de notre ville, je parviens dans la douleur à faire les courses. Puis, une fois à la maison, je parviens dans la douleur à me faire à manger. Et je me mets à l'ordinateur. Et j’apprends que le projet sur lequel je travaillais est enfin accepté !
  Ce projet n'avait rien de rémunéré, il était destiné à un groupe bénévole sur internet. Mais ce travail tenait une place importante dans ma lutte intérieure. Sa réussite marquait l'aboutissement de tout un pan de mes efforts et j'en attendait une profonde transformation de ma dynamique. Une libération qui allait, j'en étais sûr, s'ajouter à toutes celles – grandes et petites – déjà accomplies jusqu'alors. Je crois bien me souvenir qu'en découvrant la nouvelle, j'ai réellement dansé de joie !
  J'ai pensé prévenir mon père, puisqu'il avait le téléphone dans sa chambre. Mais dans l'après-midi, lorsque j'avais proposé de donner son numéro à mon frère, mon père avait refusé, de peur qu'un appel vienne briser le sommeil qu'il avait déjà tant de mal à trouver. Cette nuit-là j'ai pesé le pour (l'extraordinaire nouvelle à lui communiquer), et le contre (risquer de gâcher sa nuit) et j'ai penché pour le contre et décidé de remettre la grande annonce à demain.
  Et comme après tant d'autres situations, je suis désormais accompagné de la question traitresse : et si...?
  Et si j'avais passé le coup de fil ? Mon père aurait-il vu le matin et finalement survécu ? Ou serait-il quand même mort ? Et, dans les mêmes circonstances ? Serait-il parti plus heureux ?
  Toutes questions finalement inutiles puisque, même si je pouvais avoir la réponse, cela ne changerait rien au fait qu'au moment de décider, je n'avais absolument aucun moyen de soupçonner les enjeux qui pesaient sur mon choix.
  Journal d'une survie, samedi 6 avril
  Tonalité nettement plus optimiste. La victoire me semble à portée de main. Mais je me méfie de mes enthousiasmes. Les résistances au progrès rôdent toujours, rien n'est encore joué. 
  Ce soir, une fois encore, je dois antidater mes messages... 

samedi 6 avril 2013

  En lisant ces courts messages quotidiens, on peut s'étonner de me voir évoquer des victoires qui semblent toutes se ressembler, comme si en fait je ne cessais de recommencer indéfiniment le même combat contre moi-même. Il est vrai que l'affrontement que je mène est un périple au long cour, ponctué d'une multitude d'escarmouches, dont la plupart ne sont que la triste répétition quotidienne des mêmes drames intimes, et des mêmes efforts pour avancer malgré tout.
  Mais si on prend un peu de recul, les grands mouvements apparaissent. Telle paralysie qui me clouait dans l'inaction a cessé définitivement de se produire. Telle bouffée de colère ne vient plus jamais polluer mon comportement social. Tel perfectionnisme absurdement stérile ne m'empêche plus d'exploiter mes capacités...
  Cela ne veut pas dire que l'action est devenue facile pour moi, ou que la relation avec les autres est sans obstacles. Si certaines manifestations malades ont disparu entièrement, mes grands blocages profonds sont toujours là. Amoindris mais présents. Et ce phénomène perdurera tant que je n'aurais pas atteint la racine la plus essentielle du mal, tant que je ne serais pas parvenu à l'extirper.
  Journal d'une survie, vendredi 5 avril
  La situation s'est améliorée. Toujours le cafard, toujours le manque permanent. Mais moins d'obstacles à l'action. Je recommence à croire en mes chances. 

vendredi 5 avril 2013

  Le mardi 26 février, en fin d'après-midi, je suis dans la chambre de mon père, aux soins de suite de notre ville. Nous sommes en train de parler de la montre et je me sens pris à la gorge...
  Depuis que mon père explore l'idée de recherche sur internet, j'ai l'impression qu'il radote. Plus la discussion s'allonge, plus j'étouffe. Et à la fin, je ne peux plus dissimuler. Mes mots ne prennent pas un tour insultant, non, mais mon attitude se met à exprimer ouvertement l’énervement et le rejet. Mes gestes, le ton de mes paroles, mes arguments... Je ne suis plus qu'un bloc d'opposition systématique ! Je ne supporte plus mon père !
  J'ai tellement de difficultés à agir, je suis tellement paniqué par chaque nouvelle chose à faire, que les digues ont cédé en moi, une fois encore !
  Pour clore je dis à mon père, sur un ton sec, que je dois aller en commission avant l'heure de fermeture et je l'assure que je vais m'occuper de la montre. Et je pars et, au moment de passer la porte, je lâche sans me retourner ces mots misérables « Bonne soirée, bonne nuit et pas trop de souffrance... »
  Les derniers mots de notre dernière discussion.
  Journal d'une survie, jeudi 4 avril
  Cafard terrible et difficulté à travailler. L'impression que tout ça ne sert à rien. Mais je m'accroche. Difficultés énormes pour finir l'histoire de cette montre et le récit de mes derniers mots à Dominique.

jeudi 4 avril 2013

  Quelques jours auparavant, à l’hôpital pas loin de chez nous, l'un de nous – mon père ou moi je ne sais plus – avait relancé le projet d'achat de la montre. Mais depuis je n'avais pas eu vraiment le temps de m'y atteler.
  Le mardi 26 février, en fin d'après-midi, je suis dans la chambre de mon père, aux soins de suite de notre ville. Maintenant qu'il est installé là, nous avons devant nous des moments plus tranquilles et je peux m'occuper sérieusement de lui trouver enfin une montre qui convienne à notre budget. La veille, j'ai déjà exploré une braderie remplie de produits d'importations, sans succès, et je compte dès demain en entreprendre une autre. J'en parle à mon père, qui propose alors d'essayer l'hypermarché de notre ville. Mais c'est un endroit aussi vaste que désagréable, un grand repaire du brigandage commercial moderne, où les gens s'engouffrent en multitudes fébriles et glauques. Nous nous faisons un point d'honneur d'y laisser notre pauvre argent le moins souvent possible.
  Réticent à l'idée d'aller là-dedans, je pense alors à faire une recherche sur internet. Mon père adhère à mon idée avec enthousiasme et il se met à en discuter.
  Et c'est là que moi, pris à la gorge à cause de ce qui est en train de se passer, je commence à ne plus pouvoir jouer le jeu de la relation avec lui...
  Journal d'une survie, mercredi 3 avril  
  Je me suis remonté, et j'ai continué à avancer. Mais c'est terriblement dur. Mon père me manque à tout instant et les progrès sont plus lents que ce que je voudrais. 
  Rédaction des messages en retard, obligé d'antidater. 

mercredi 3 avril 2013

  Dans les derniers mois de 2012, suite au désir de mon père d'avoir une montre, nous en avions commandé une dans un catalogue de vente par correspondance, un de ceux qui donnent toujours à qui le souhaite l'un ou l'autre objet made in china, pour prix dérisoire des frais de port. Cette fois-là, donc, c'était une montre qu'ils proposaient en cadeau, et le tarif correspondait assez bien à nos moyens financiers.
  Mais le chèque couvrant les frais d'envois n'a jamais été débité, la montre n'est jamais arrivée et nous n'avons jamais réussi à joindre quelqu'un, malgré nos appels renouvelés au numéro censé aider les clients en délicatesse avec leurs livraisons.
  Journal d'une survie, mardi 2 avril 
  Aujourd'hui, gros coup de grisou. C'est normal : la maladie se défend à hauteur des victoires de la journée. Et elles sont belles, ces victoires : totale réussite avec les gamins de la cantine ! 
  Je subis une attaque d'une nature telle qu'il me faut dérouler bien loin le fil de mes souvenirs pour en retrouver une équivalente. Cela me coûte une journée entière pour simplement reprendre pied. Et je m'estime heureux : ce n'est pas cher payé ! En d'autres temps, une telle situation ne me laissait aucune chance ! 
  Au moment de rédiger ma note quotidienne, je suis submergé d'une fatigue qui m'abat et je vais dormir. Et je me lève trop tard pour publier avant minuit. Il est 0 heures 42 quand je termine et je suis obligé d'antidater ma note !
  Au lecteur imaginaire...

  Je dois maintenant vous faire passer par quelques définitions. Mes mots vont être simples, je l'espère, mais les réalités dont ils sont l'expression sont complexes. Ce n'est donc pas à un travail facile que je vous convie.

  Puisque je veux parler de psychologie, je dois pour commencer dire ce que j’entends par là. 
  Ma définition ne sera pas parfaite ; aucune description du champ d'action d'une science ne peut l'être. Les sciences sont par essence évolutives : chaque nouvelle découverte les transforme, par petits bouts ou par grandes révolutions. Elles sont ouvertes sur l'inconnu et se nourrissent mutuellement les unes des autres. Et il arrive, en bien des cas, que leurs domaines d'activité aient des zones de chevauchement. Toutes ces raisons font que les sciences répugnent naturellement aux frontières étanches et bien délimitées.
  Pour donner une image, tracer le périmètre d'une science, et préciser ainsi ce qui la différencie des autres, c'est comme dresser la carte d'un groupe de lacs dont les eaux, sous l'effet de capricieux et fréquents mouvements de terrain, n'arrêteraient jamais de changer de niveau, de se partager et de se mélanger...
  Cela n'empêche pas l'être humain, lancé dans sa course au savoir, d'essayer toujours de classifier ses connaissances par catégories. Et c'est là une démarche nécessaire et intellectuellement enrichissante. Mais à condition qu'on garde à l'esprit que, dans les faits, ces catégories restent mouvantes et, très souvent aussi, s’interpénètrent.

  Ces précautions prises, voici ma définition : la psychologie, c'est l'étude de l'intelligence.
  Bien sûr – c'était d’ailleurs l'objet du dernier message que je vous ai adressé, cher lecteur imaginaire – la psychologie n'est pas la seule discipline qui s'occupe d'« étudier l'intelligence ». Mais les autres branches ayant le même sujet de recherche se concentrent sur l'étude des organes de l'intelligence (cerveaux, système nerveux etc.). Alors que la psychologie, elle, dirige son regard vers l'intelligence telle qu'elle se manifeste, telle qu'elle se réalise, telle qu'elle sort, en quelque sorte, de ces organes. La psychologie se concentre sur les témoignages, les rêves, les fantasmes, les relations, bref, tous les « objets » produits par l'intelligence.
  Si l'on veut, il y en a donc qui s'occupent d'ausculter les entrailles de l'appareil à fabriquer l'intelligence.
  Et d'autres qui étudient la production issue de cet appareil. 
  Ces derniers font de la psychologie.

  Cette définition que je donne de la psychologie en appelle une autre, beaucoup plus fondamentale, et qui ne pourra pas, elle, se payer le luxe de l'imprécision : qu'est-ce que l'intelligence ?

mardi 2 avril 2013

  "Bonne soirée, bonne nuit et pas trop de souffrance..." Le mardi 26 février, en fin d'après-midi, c'est par ces mots misérables que je quitte mon père.
  Et dans le couloir des soins de suite de notre ville, où j'avance d'un pas vif pour quitter les lieux et aller en commission, je me demande si je n'ai pas été trop cassant, et j'hésite à faire demi-tour. Mais je choisis de continuer vers la sortie. Depuis deux jours, tous mes démons attaquent et je dois leur tenir tête. Le combat est encore devant moi, durant cette soirée que je vais passer seul chez nous, où il me faudra vaincre et agir pour ne pas m'effondrer.
  À ce moment-là, comme tant d'autre fois depuis des années, je décide de me concentrer sur le progrès à portée de ma main, et je sacrifie la relation avec mon père. Pas parce que j'y suis indifférent, bien au contraire ! Mais parce que j'estime que cette relation est de toute façon contaminée par nos handicaps à chacun. Et que la seule manière de l'améliorer en profondeur, c'est de nous guérir une bonne fois pour toute de ces maux qui nous rongent.
  Journal d'une survie, lundi 1 avril 
  Atroce vague de cafard. Mon père me manque tout le temps, pour tout. Là aussi, je soupçonne le procédé inconscient pour aboutir à l'échec.
  Je regardais ce grand truc en macramé fait par ma mère, qui pend dans l'entrée. Je l'ai toujours détesté ce machin. Mon père aussi. Il y a quelque temps, un peu avant son périple à l’hôpital, il a proposé de le bazarder. J'ai dit d’accord, d'enthousiasme. Et je crois que je nous aie fixé un délai pour le faire « quand on aura terminé telle chose, on le jette... ». Fixer des objectifs, comme ça, c'est une façon de me dynamiser que j'utilise souvent.
  Mais voilà, les choses se sont enchaînées de telle manière que cette dégoûtation en laine est encore là, à la même place que depuis des années. Il y a tellement de choses que nous n'avons pas faites, mon père et moi, tellement, partout, tout le temps !
  Et moi, maintenant, qui me met en tête de faire aboutir tous nos projets à moi seul ! Pauvre idiot ! Pauvre type !

lundi 1 avril 2013

  Cette montre, c'était un symbole. Celui de la conquête par mon père d'une certaine normalité.
  Mon père avait passé son existence exilé en marge d'une attitude responsable. Par maladie, par impuissance, il s'était toujours montré douloureusement incapable d'accomplir correctement tout un éventail de gestes ordinaires. À force d'héroïsme (je pèse mes mots) il était néanmoins parvenu, malgré les accidents et les échecs, à se conformer aux exigences de la vie en société. Suffisamment, du moins, pour ne pas en être exclu.
  Une des manifestations de ces tares de la vie ordinaire qui l'accablaient – non pas la plus douloureuse, mais une des plus visibles – c'était de ne jamais avoir l'heure. Mais dans les derniers mois de 2012, mon père avait décidé d'avoir enfin une montre à son poignet. Et ça me rendait heureux.
  Cette montre c'était un symbole, un symbole de vie et de guérison...
  Journal d'une survie, dimanche 31 mars 
  Résultat en demi-teinte à nouveau. Je repousse l'échéance, je tergiverse. En fait, je me retrouve face aux résistances que je connais par cœur. Il faut franchir une étape demain.

dimanche 31 mars 2013

  "Bonne soirée, bonne nuit et pas trop de souffrance..." c'est par ces mots misérables que j'ai quitté mon père. Les derniers mots de notre dernière discussion.
  Mardi 26 février, en fin d'après-midi. Tous mes démons me chargent depuis deux jours mais je résiste et je continue à agir. C'est un progrès extraordinaire ! Mais cela me rend fragile...
  Depuis toujours ou presque, je suis un bancal de la relation. Un amputé de la manifestation d'amour. C'est une manière assez juste de décrire un des aspects principaux de mon handicap. Depuis toujours ou presque, irrépressiblement, je traite mon père en ennemi !
  Même si j'ai une idée assez précise des causes de cette attitude, ma connaissance n'est pas encore assez nette pour que je puisse en faire le récit ici. Je me bornerais donc à dire que cette aversion n'était pas due au comportement de mon père. Il recevait cette hostilité, sans pouvoir rien y faire ; et je vivais cette hostilité, sans pouvoir rien y faire ! Heureusement, ce rejet n'était pas permanent, ni total. Mais c'était une toile de fond dans notre relation et c'était ainsi depuis mon âge le plus tendre ! J'ai tout fait pour m'en débarrasser. J'ai bataillé pendant des années et des années, aux cotés de mon père, pour nous libérer tous les deux de cette abomination.
  Et les premiers fruits de cette lutte venaient enfin d'être récoltés ! Dans mes rapports avec lui, je n'étais déjà plus ce prisonnier absolu de moi-même que je pouvais être encore un mois auparavant, ni l'être si facilement pris au piège que j'étais il y a encore quinze jours. Les avancées étaient fulgurantes ! Mais cela ne voulait pas dire que j'étais totalement libéré. Il en restait, en face de nous, des obstacles !
  Et c'est sur un de ces relents de mon opposition que nous sommes tombés, lorsque nous nous sommes mis à parler de la montre...
  Journal d'une survie, samedi 30 mars
  Grand succès dans mon travail - à l'arraché, comme toujours, mais ça avance. 
  Le soir, je suis invité et je me retrouve devant un spectacle rare, d'une force précieuse : deux parents riches de pure gentillesse qui, malgré leurs limites et leurs blessures, sont en train de faire éclore un petit bout d'homme extraordinaire !

samedi 30 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père est dans la chambre individuelle, à l'étage du petit hôpital pas loin de chez nous. On nous a laissés seuls et je m'adresse à lui. Mais les mots sonnent creux. La sincérité s’étouffe dans ma gorge. Je ne sais toujours pas lui parler.
  Je lui fais le bilan de mes progrès, mais mon discours est contourné et compliqué ; le sens de mon propos se perd dans les méandres de mes paroles. Je veux lui expliquer mon attitude de mardi, mais je suis toujours incapable de lui dire combien je m'étais trouvé minable. J'essaye de le rassurer sur mon avenir, de lui dresser un portrait optimiste de ce que je pourrais devenir après sa disparition, mais, encombré de précautions et de détails, je rends touffus ce qui aurait dû être simple.
  Devant son corps en agonie, je suis encore impuissant à lui dire ce qu'il faudrait !
  Mais tant pis, je continue sans m'encombrer de scrupules. Le temps est court avant son départ et je dois lui offrir ce que j'ai de meilleur. Et même si c'est insuffisant, même si c'est mal, c'est toujours mieux que rien.
  Journal d'une survie, vendredi 29 mars
  Bilan mitigé. Je fais du bon travail, mais loin des objectifs que je m'étais fixés.