Il y a une semaine exactement, le samedi 9 mars 2013, c'était la cérémonie des funérailles de mon père. Des jours à l'avance, j'avais réfléchi à ce que j'allais dire. La veille, j'avais passé la nuit à travailler mon texte. Et j'avais répété des phrases entières à haute voix, encore et encore, pour ne pas ridiculiser mes mots en les prononçant mal.
Au moment de prendre place devant tout le monde, je suis entré dans un de ces moments où l'action se libère de la pensée ; où les choses s'emparent de nous et se déroulent en nous laissant spectateur de nous-même. Tout est sorti d'un coup. Ma voix avait la puissance de mon émotion. J'étais accroché au pupitre, traversé de forces, tremblant je crois. Et je les regardais, tous assis face à moi.
Je n'ai pas parlé trop vite, mes paroles étaient claires, mais j'ignore si elles ont atteint la compréhension des gens. Ce que je sais, c'est que je les ai traversé aux tripes. J'ai secoué la salle, j'ai fait monter des larmes. Peut-être qu'ils ont seulement reçu ma souffrance, et qu'ils ont eu, seulement, pitié de moi. Peut-être que le sens de mes mots n'a été qu'un cri lancé au vide. C'est possible...
Il n'empêche que mon père aura eu des funérailles
digne. Il ne se sera pas effacé de la vie comme un souvenir anodin. Et c'était ce que je voulais par-dessus tout !
Voilà ce que je leur ai dit :
« Il
régnait un silence de mort dans la maison. Les enfants se serraient
contre leurs parents et beaucoup de vieux hochaient doucement la
tête.
-
C'est ainsi, dit Tewee-soo avec une voix qui n'exprimait ni chagrin
ni joie, la mort demande la vie et elle reçoit, soit un refus, soit
un accord. La mort n'est pas tragique. Elle a de la dignité. »
Ces
mots sont de Jorn Riel, un écrivain que Dominique aimait énormément.
Pendant toute cette longue semaine où Dominique attendait, suspendu
dans son voyage, l'issue du coma qui allait lui être fatale, nous
lui avons lu à voix haute des ouvrages entiers de cet auteur.
« La
mort n'est pas tragique... »
Et
c'est vrai. Ce basculement incontournable est un des ingrédients du
grand bouillonnement universel, fait de renouvellement, d'évolution
et de disparition...
Mais
ce qui est tragique, ce qui est triste infiniment, c'est quand
l'existence s'achève sans qu'on ait pu en faire quelque chose !
Ce qui est tragique et triste infiniment, c'est quand une vie
s'éteint avant d'avoir connu son accomplissement.
Dominique
a poursuivi sa vie durant le rêve de cet accomplissement. C'était
un rêve qui brûlait en lui, un espoir formidable, qui le hantait
sans repos !
Je
veux vous parler de cet espoir d'accomplissement...
Certains
d'entre vous le savent, et beaucoup d'autres l'auront soupçonné :
Dominique était un philosophe ! Ce titre est de nos jours
facilement galvaudé par ceux-là même qui se l'attribuent. Ils
s'en font une armure couvrant la vanité assourdissante de leur
pensée. Oubliez ces pauvres individus. Non ! Voyez en Dominique
un de ces Grecs immenses qui, il y a des millénaires de cela,
défiait les mystères du monde armés de leur seul esprit !
Dominique était de cette race-là !
Comme
un Sisyphe acharné, il a toute sa vie roulé le rocher de sa grande
exploration, noyant des milliers de pages sous l'encre de ses mots,
donnant l'assaut à longueur de jours aux questions qui revenaient,
sans cesse, obséder son existence. Et parfois... parfois... il
extirpait de cette mêlée usante des trésors limpides. Il
ressortait alors de sa quotidienne bataille riche de quelques vérités
nouvelles. De ce genre de vérités si simples et si belles qu'elles
viennent immédiatement se poser au fond de l'intelligence, occupant
d'un coup leur place naturelle, comblant instantanément un vide qui
nous a pourtant toujours accompagné. De ces vérités qui nous
rendent plus fort à la vie.
Dominique
était un chercheur follement obstiné... Et c'était aussi un
découvreur merveilleux !
Cependant,
malgré ces efforts incroyables... Mes paroles vont maintenant être
atrocement dures, pardonnez-moi tous, mais les mots à cet instant
n'ont de valeur que par leur sincérité, et cela m'oblige à
prononcer cette phrase terrible : cependant, malgré ces efforts
incroyables, Dominique nous a quittés sans avoir achevé son grand
œuvre. Il s'est éteint avant son bel accomplissement. Les questions
qui commandaient depuis toujours sa longue quête, ont défendu
jusqu'au bout la cruauté de leur mystère.
Dominique
soupçonnait un tel dénouement. Depuis longtemps déjà, sa devise,
celle justement qu'il voulait en épitaphe, c'était : « j'ai
essayé ».
Et
il a essayé, semant sa vie entière les graines de sa grande
récolte, tragiquement inachevée.
Ces
graines sont maintenant en chacun de nous. Son testament est dans
chaque souvenir que nous avons de lui, dans chacun des mots qu'il a
donné au papier. Nous sommes, tous, son héritage.
Et
si, avec nos moyens et dans nos vies, nous prenons soin de toutes ces
graines, si – pourquoi pas ? – nous les menons finalement
jusqu'à cette grande récolte... Alors peut-être que, chez ce dieu
auquel il ne croyait pas, perché sur un nuage qui n'existe pas,
Dominique qui n'est plus là nous regarderas, nous, ses enfants, ses
petits-enfants, et chacun d'entre vous, et alors il verra finalement
l'accomplissement de son existence et il dira enfin :
« j'ai
réussi ! »