dimanche 31 mars 2013

  "Bonne soirée, bonne nuit et pas trop de souffrance..." c'est par ces mots misérables que j'ai quitté mon père. Les derniers mots de notre dernière discussion.
  Mardi 26 février, en fin d'après-midi. Tous mes démons me chargent depuis deux jours mais je résiste et je continue à agir. C'est un progrès extraordinaire ! Mais cela me rend fragile...
  Depuis toujours ou presque, je suis un bancal de la relation. Un amputé de la manifestation d'amour. C'est une manière assez juste de décrire un des aspects principaux de mon handicap. Depuis toujours ou presque, irrépressiblement, je traite mon père en ennemi !
  Même si j'ai une idée assez précise des causes de cette attitude, ma connaissance n'est pas encore assez nette pour que je puisse en faire le récit ici. Je me bornerais donc à dire que cette aversion n'était pas due au comportement de mon père. Il recevait cette hostilité, sans pouvoir rien y faire ; et je vivais cette hostilité, sans pouvoir rien y faire ! Heureusement, ce rejet n'était pas permanent, ni total. Mais c'était une toile de fond dans notre relation et c'était ainsi depuis mon âge le plus tendre ! J'ai tout fait pour m'en débarrasser. J'ai bataillé pendant des années et des années, aux cotés de mon père, pour nous libérer tous les deux de cette abomination.
  Et les premiers fruits de cette lutte venaient enfin d'être récoltés ! Dans mes rapports avec lui, je n'étais déjà plus ce prisonnier absolu de moi-même que je pouvais être encore un mois auparavant, ni l'être si facilement pris au piège que j'étais il y a encore quinze jours. Les avancées étaient fulgurantes ! Mais cela ne voulait pas dire que j'étais totalement libéré. Il en restait, en face de nous, des obstacles !
  Et c'est sur un de ces relents de mon opposition que nous sommes tombés, lorsque nous nous sommes mis à parler de la montre...
  Journal d'une survie, samedi 30 mars
  Grand succès dans mon travail - à l'arraché, comme toujours, mais ça avance. 
  Le soir, je suis invité et je me retrouve devant un spectacle rare, d'une force précieuse : deux parents riches de pure gentillesse qui, malgré leurs limites et leurs blessures, sont en train de faire éclore un petit bout d'homme extraordinaire !

samedi 30 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père est dans la chambre individuelle, à l'étage du petit hôpital pas loin de chez nous. On nous a laissés seuls et je m'adresse à lui. Mais les mots sonnent creux. La sincérité s’étouffe dans ma gorge. Je ne sais toujours pas lui parler.
  Je lui fais le bilan de mes progrès, mais mon discours est contourné et compliqué ; le sens de mon propos se perd dans les méandres de mes paroles. Je veux lui expliquer mon attitude de mardi, mais je suis toujours incapable de lui dire combien je m'étais trouvé minable. J'essaye de le rassurer sur mon avenir, de lui dresser un portrait optimiste de ce que je pourrais devenir après sa disparition, mais, encombré de précautions et de détails, je rends touffus ce qui aurait dû être simple.
  Devant son corps en agonie, je suis encore impuissant à lui dire ce qu'il faudrait !
  Mais tant pis, je continue sans m'encombrer de scrupules. Le temps est court avant son départ et je dois lui offrir ce que j'ai de meilleur. Et même si c'est insuffisant, même si c'est mal, c'est toujours mieux que rien.
  Journal d'une survie, vendredi 29 mars
  Bilan mitigé. Je fais du bon travail, mais loin des objectifs que je m'étais fixés.

vendredi 29 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père est aux urgences, sur une civière, bardé de fil et de tuyau. On m'a promis de lui trouver une chambre individuelle, où je pourrais lui parler. Les docteurs me disent tous la même chose : rien n'est certain, mais peut-être que son esprit est encore là et que, quelque part au fond du coma, il reste une conscience capable de recevoir les paroles prononcées. Ils n'en savent rien du tout, et ils ne s'en cachent pas, mais ils font comme si. Je vois les gens de l’hôpital s'adresser à mon père pour l'avertir de chaque manœuvre sur son corps abandonné.
  Je veux lui parler, à mon papa en train de mourir, je veux clore de belle manière notre aventure ensemble, et effacer autant que possible les paroles sordides que j'ai prononcées en le quittant, mardi.
  Journal d'une survie, jeudi 28 mars
  J'ai tout mis de côté pour me concentrer sur l'étape à franchir. Succès important. Il faut que je le confirme aujourd'hui. 

jeudi 28 mars 2013

  Mardi 26 février. Mon père est enfin transféré du petit hôpital pas loin de chez nous aux soins de suite de notre ville. Il se débarrasse, soulagé, de ce lieu qu'il déteste et de ces gens qui le révulsent.
  Moi, depuis dimanche et la visite de mon frère, j'ai tous mes démons qui me chargent. Je suis dans un naufrage permanent dont je ne survis, à chaque fois, qu'à force d'obstination. Les gestes les plus anodins de la vie réclament des efforts invraisemblables ; mais malgré tout je parviens à agir.
  Pour moi, là est la grande nouveauté : pour la première fois de ma vie, dans une telle circonstance, j'échappe à la paralysie irrépressible qui finissait toujours par gagner en moi ! C'est un progrès extraordinaire !
  Journal d'une survie, mercredi 27 mars
  Mes craintes se sont confirmées : la dernière bataille n'était qu'une escarmouche. L'étape n'est pas passée, elle est devant moi ! Aujourd'hui, je mets tout dans la balance. Je dois franchir ce seuil si je veux avoir des chances.

mercredi 27 mars 2013

  Et si, au lieu de faire cette surprise à mon père, j'avais été au plus vite chez le vétérinaire, est-ce que j'aurais pu sauver notre toutou ? Peut-être pas, peut-être... Il est possible que ma décision ait coûte la vie au chien. Malgré cela, je ne me suis pas senti trop coupable de cette mort. À quoi cela aurait-il servi ? J'ai fais un choix, sans pouvoir en mesurer pleinement les conséquences. C'est ce que nous faisons tous, tout le temps... Simplement, cette fois-là, la chance nous a manqué.
  Je ne me suis pas vraiment fait de reproche, mais je me suis senti con. Les choses s'étaient mal emboîtées et on n'y pouvait plus rien maintenant. Je me suis senti con...
  Journal d'une survie, mardi 26 mars
  Résultat mitigé. La dernière bataille n'était sans doute pas aussi décisive que je le pensais. Je vois maintenant le cap que je dois franchir pour réellement avancer. Ce n'est pas insurmontable apparemment, mais pour l'instant, rien n'est encore fait...

mardi 26 mars 2013

  Le 14 février, ou le 15 ou le 16... Ce jour-là, un de nos chiens est mort.
  Après la surprise à mon père, je suis rentré chez nous. Il est tard, je suis à l'ordinateur. Disposés dans la pièce, les chiens se consacrent au sommeil avec intensité. Sauf le malade, qui glisse sans souffrir dans une torpeur de plus en plus inquiétante. Je finis par comprendre que si je ne fais rien, il n'y aura pas de demain pour celui-là. J'appelle un numéro d'urgence vétérinaire. Au bout du fil, on n'a besoin que de quelques descriptions pour me livrer le diagnostic : torsion de l'estomac ! Trop tard pour agir ! Le téléphone est encore à mon oreille quand le chien se secoue un peu, dans un dernier petit spasme. C'est terminé, il est mort. Quelques mots encore, échangés avec la voix au téléphone, qui a l'air sincèrement désolée, et puis je raccroche.
  Tout au long de l'après-midi, la vie s'est évaporée doucement de son corps de chien. Il est mort comme un jour qui s'éteint peu à peu, pour laisser venir la nuit... Et moi qui le regardais, je ne l'ai pas compris.
  Singulièrement, trois semaines plus tard, mon père allait connaitre une agonie presque semblable.
  Journal d'une survie, lundi 25 mars 
  J'ai tenu le coup. La mise en place des progrès est lente, mais elle est là. Aujourd'hui est une journée importante.

lundi 25 mars 2013

  Le 14 février, ou le 15 ou le 16... Ce jour-là, un de nos chiens est mort. La surprise pour mon père, c'est de préparer un petit gueuleton, afin de remplacer la triste tambouille hospitalière qui le rebute tellement. L'après-midi est déjà bien avancée et je dois foncer. Je vais acheter ce qui me manque, je cuisine à la maison, je fourre dans des plats fermés et, comme j'ignore ce que diraient les aides-soignantes de mon initiative - et que je ne compte surtout pas leur demander - je cache le tout dans de grands sacs. Je suis de retour à l'hôpital exactement à l'heure, et je peux discrètement déballer mes merveilles. Mon père apprécie l'intention, mais la nourriture le laisse presque indifférent. Il mange sans faim et sans plaisir, bloqué depuis son malaise.
  Journal d'une survie, dimanche 24 mars
  Jour difficile. Les circonstances de la vie, parfois, installent autour de nous un décor déprimant. Pour le reste, je confirme la victoire !

dimanche 24 mars 2013

  Ce jour-là, un de nos chiens est mort. Nous avions quatre chiens. Des pièces rapportées au gré des circonstances, des toutous de bric et de broc, une demi-meute flamboyante et bancale, à l'image de nos vies...
  Le jeudi 14 février, l'après-midi après le transfert, ou le vendredi 15, ou le 16... (je ne me rappelle déjà plus du jour exact !). Au moment de prendre la voiture, je trouve un de nos corniauds couché dans le garage, le ventre terriblement gonflé. Il attend, le flanc sur le béton, la tête posée par terre, calme, sans vouloir bouger de là... Aucune douleur quand j'appuie sur son abdomen tendu comme une outre. Inquiété, je le charge sur le siège arrière, décidé à l'emmener à l'hôpital des bêtes juste après ma visite à l'hôpital des hommes.
  Quand je ressors du petit hôpital pas loin de chez nous, je laisse le chien se dégourdir les pattes le long du parking. Il s'agite avec un peu plus de conviction qu'avant, il a l'air d'aller mieux. Le prix du vétérinaire me rebute et je voudrais employer la fin de l'après-midi pour organiser une surprise à mon père. Je choisis de reporter la consultation du bestiau à demain, en me disant qu'après tout, peut-être qu'il ira mieux d'ici là...
  Journal d'une survie, samedi 23 mars
  Grande et belle victoire ! La bataille qui se menait depuis plusieurs jours est gagnée ! Le progrès qui va en découler est inestimable ! 
  Une nouvelle bataille va commencer. J'ai bon espoir de vaincre...

samedi 23 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père vient d'être installé dans une chambre individuelle, à l'étage du petit hôpital pas loin de chez nous. On me laisse seul avec lui. Il y a une maigre chance que mes mots traversent son coma pour parvenir à sa compréhension, et j'ai décidé de la saisir.
  Je commence à lui parler, débutant un dialogue solitaire qui va se prolonger durant toutes ces journées et toutes ces nuits qu'il nous reste à vivre ensemble. Cette courte poignée d'instants qui furent les plus longs que j'ai jamais vécus...
  Journal d'une survie, vendredi 22 mars 
  Je suis passé ! Un peu d'air et un peu d'espoir. Je suis reparti à l'attaque.
  Au lecteur imaginaire...

  Je vais poursuivre mon introduction. Excusez-moi pour cette longue mise en place avant d'en arriver aux faits proprement dits, mais je ne vois pas comment expliquer autrement.
 
  Pour faire simple, il y a dans notre monde deux branches de la science qui s'occupent du cerveau humain.
  La première, c'est la partie qu'on pourrait qualifier de science "dure" : neurologie, psychiatrie etc. Dans cette branche, on utilise des outils de mesures, et on tente d'inventorier les myriades de cellules qui s'entrecroisent dans nos esprits, leur rôle, leur fonctionnement, etc. Et on soigne à coup d'opérations et de médicaments. Malheureusement, cette science est encore terriblement balbutiante. Notre cerveau demeure, dans sa plus grande part, une vaste terre ignorée ; et malgré nos efforts et nos trésors de curiosité, on n'en dresse toujours que des cartes presque vides !
  La seconde branche, c'est une science aux contours fort mal définis. C'est à peine une science en fait, tant elle sert de confortable refuge a des charlatans de toutes sortes. Cette seconde branche, c'est la psychologie (terme dans lequel j'enfourne toutes les nuances que la fantaisie humaine a bien voulu créer : psychothérapie, comportementalisme etc.)... Et cette science-là n'est pas balbutiante, non, c'est pire ! C'est quasiment un désert de connaissance, où le bidouillage fait office de recherche. Où, comme à l'époque des médecins de Molière, l'ignorance se dissimule sous des flots de termes savants. Et où bon nombre de vulgarisateurs ont des allures de gourous, tellement ce qu'ils ont à transmettre est pauvre en rigueur scientifique !
  Et c'est là-dedans, dans la psychologie, que mon père s'est investi il y a des décennies de cela ! Et c'est là-dedans que je l'ai suivi. Là-dedans que je suis encore !
  Mon père s'est lancé dans la psy parce qu'il était convaincu que, malgré les médicastres, les fous et les menteurs, malgré toutes les approximations et les fausses directions, la démarche n'était pas à rejeter en elle-même. Elle pouvait être porteuse de guérison, et tenir sa promesse d'amoindrir le malheur. Et aujourd'hui, dans cette tristesse immense que je traverse suite à la mort de mon père, je peux dire avec une infinie fierté : les faits lui ont donné raison !

vendredi 22 mars 2013

  Peut-être que l'hémorragie cérébrale, qui a frappé mon père dans la nuit du mardi 26 au mercredi 27 février, est la conséquence du malaise qui l'a touché deux semaines plus tôt, le 12. Peut-être que cette artère a explosé parce que mon père était affaibli après sa tentative de suicide.
  Et peut-être que non. Peut-être que cette charrieuse de sang aurait rompu de toute façon.
  Peut-être aussi qu'en plein milieu de la nuit, mon père en a eu marre à nouveau, qu'il ne pouvait plus supporter sa vie et sa carcasse, et qu'il s'est contracté à fond, dans l'espoir que quelque chose en lui cède enfin. Et qu'il a été exaucé cette fois ! Il était assez original pour tenter une chose pareille.
  Je ne le saurai jamais. Personne ne le saura jamais.
  Peut-être qu'il a finalement réussi a fuir son existence, ou qu'au contraire, il est mort au moment même où il voyait l'espoir renaitre devant lui. Laquelle des solutions est la pire ?
  Question vaine, réponse impossible...
  Journal d'une survie, jeudi 21 mars 
  Journée décisive ! J'ai affronté de terribles effondrements. Je suis passé !!

jeudi 21 mars 2013

  Le mercredi 27 février dans l'après-midi. Je m'assieds de nouveau dans la salle d'attente des urgences du petit hôpital pas loin de chez nous. Même endroit, même humains, même télé que la première fois. Moi, je ne suis plus pareil. Maintenant la peur en moi est si forte, elle est tellement pleine, qu'elle me dépasse et me laisse comme dans un grand vide dépourvu de souffrance.
  J'attends, côte à côte avec des gens que je ne veux pas voir. Je regarde l'horloge, je calcule le temps qui s'est écoulé depuis que j'ai découvert mon père. Je regarde la télé. Rediffusion d'un concours de chanteur : un grand déballage de sentiments de circonstances sous des apparences formatées, une débauche de conformismes, bêtes et faux !
  Je me fais quand même un peu embarquer par le spectacle de cette humanité qui me semble si loin de moi, et qui est à cet instant tellement incongrue. Au moment où on va découvrir le nom du grand vainqueur du concours, je sors pour ne pas avoir à l'entendre. Je ne veux pas rester passif. Je ne veux pas être sensible à ce suspense de pacotille.
  Journal d'une survie, mercredi 20 mars
  J'ai tenu le coup.

mercredi 20 mars 2013

  Mercredi 13 février, en soins intensifs cardiologiques, dans le grand hôpital départemental. Mon père souffre, toujours sur fond de colère. Tout lui fait mal. Son corps, le lit, la bouffe, les piqures, et ces gens en blouses, dans leurs tunnels de certitudes, qui n'adaptent pas leurs manières de faire à sa douleur...
  Lorsqu'il me voit, le docteur me demande si mon père est habituellement agressif (agressif... je crois, sans en être certain, que c'est le mot qu'il a employé). La veille, aux urgences du petit hôpital pas loin de chez nous, on m'avait posé exactement la même question, dans les mêmes termes !
  Mon père n'a jamais reculé devant le scandale. J'imagine que, dans l'impuissance physique presque totale où l'a laissé son malaise, il s'est débattu à coup d'emportement et de mépris contre ces piètres médicrates. Peut-être qu'il a crié, et injurié...
  Sur le coup, je n'ai pas pensé à réclamer plus de précisions à ces docteurs et, pris par les évènements, je n'ai pas non plus insisté pour obtenir d'avantage de détails de mon père.
  Journal d'une survie, mardi 19 mars 
  Attaques terribles encore. Je résiste et malgré tout j'avance. Un jour de plus...

mardi 19 mars 2013

  Mercredi 13 février. Mon père est transféré du petit hôpital pas loin de chez nous au grand hôpital départemental, en soins intensifs cardiologiques. Nouvelle salle d'attente où ruminer mon inutilité, nouvelle chambre pour mon père, nouveau médecin qui m'explique en coup de vent...
  La veille, l'urgentiste qui sentait bon le diplôme universitaire tout frais m'avait parlé d'une possible sorte de méningite. Ensuite ils se sont décidé pour le problème cardiaque mais là, celui-là me dit qu'après examens, l'origine du malaise serait plutôt une pneumonie...
  Journal d'une survie, lundi 18 mars 
  La bataille est brutale. Je survis...

lundi 18 mars 2013

  Au lecteur imaginaire...

  Je me suis engagé hier à raconter les démons intérieurs qui ont peuplé la vie de mon père et s'acharnent encore sur la mienne. 

  Voilà ce que je peux en dire aujourd'hui, en guise d'introduction...
  
  Pour saisir la difficulté de raconter à quiconque un vécu qui lui est totalement inconnu, livrez-vous à un petit jeu. Rappelez-vous la fois où vous avez eu le plus soif dans votre vie. Tellement soif que vous ne pensiez plus qu'à de l'eau fraiche inondant votre bouche. Rien d'autre ne pouvait occuper votre esprit.
  Et maintenant, imaginez que vous devez raconter cette expérience à un extraterrestre de passage. Un extraterrestre qui, de toute son existence, n'a jamais vu d'eau ! Ni bu de liquide, ni bien entendu, connu la soif ! 
  Ou, dans le même style, imaginez que vous devez raconter une rage de dents à quelqu'un qui n'a jamais eu mal aux dents...

  Vous commencez à visualiser la difficulté de l'exercice, pour celui qui fait le récit comme pour celui qui écoute ?
  Il y a longtemps, mon père m'a raconté une histoire, une histoire vraie : une fille essaie de se suicider. Mais elle se rate. Ses premiers mots à son réveil : "merde, je suis encore là" !
  Mardi 12 février. Salle d'attente des urgences. Je suis enfin appelé. Je retrouve mon père couché sur une civière, branché aux perfusions, ses yeux rougis éclairés d'un mélange de souffrance et de fureur.
  En cet instant, mon père était sans doute, lui aussi, brûlé par le regret d'être encore là...
  Journal d'une survie, dimanche 17 mars 
  J'ai tenu encore le coup. Les secousses sont terriblement violentes...

dimanche 17 mars 2013

  En commençant ces billets quotidiens, j'espérais me contenter de raconter la suite des faits, sous forme de notes égrainées qui auraient peu à peu constitué un tableau cohérent.
  Mais je me rend compte que les faits n'ont de sens qu'à la lumière de ce que nous étions, mon père et moi. Les faits ne peuvent s'emboiter les uns dans les autres que si je raconte les forces qui nous menaient l'un et l'autre.
  C'est un exercice difficile, d'expliquer la nature intime des gens. Même si on les connaît parfaitement. Tous, nous sommes enfermés en nous-même. Et il nous est à jamais impossible de nous installer dans l'esprit d'un autre pour en saisir les ressorts. C'est grâce à de communes expériences - un fond collectif de vécus similaires - que l'on parvient à communiquer. Seulement, le tableau que je compte brosser est bien éloigné de ce fond collectif.
  Et pour m’acquitter de cette description essentielle, je me dois d'employer des mots simples. Il m'est interdit de recourir au jargon de spécialiste que nous nous étions forgé mon père et moi. J'ai choisi dans ce blogue de m'adresser à l'autre, à cet autre inconnu et forcément ignorant, à ce lecteur théorique qui n'existe sans doute pas, mais que je veux pouvoir imaginer lisant ces lignes. C'est ma contrainte.
  Demain, donc, tout en continuant au fur et à mesure l'évocation des péripéties de notre sinistre aventure, je commencerais à effleurer le récit du mal profond qui a rongé toutes nos vies.
  Journal d'une survie, samedi 16 mars 
  J'ai tenu le coup. Je résiste aux attaques...

samedi 16 mars 2013

  Il y a une semaine exactement, le samedi 9 mars 2013, c'était la cérémonie des funérailles de mon père. Des jours à l'avance, j'avais réfléchi à ce que j'allais dire. La veille, j'avais passé la nuit à travailler mon texte. Et j'avais répété des phrases entières à haute voix, encore et encore, pour ne pas ridiculiser mes mots en les prononçant mal.
  Au moment de prendre place devant tout le monde, je suis entré dans un de ces moments où l'action se libère de la pensée ; où les choses s'emparent de nous et se déroulent en nous laissant spectateur de nous-même. Tout est sorti d'un coup. Ma voix avait la puissance de mon émotion. J'étais accroché au pupitre, traversé de forces, tremblant je crois. Et je les regardais, tous assis face à moi.
  Je n'ai pas parlé trop vite, mes paroles étaient claires, mais j'ignore si elles ont atteint la compréhension des gens. Ce que je sais, c'est que je les ai traversé aux tripes. J'ai secoué la salle, j'ai fait monter des larmes. Peut-être qu'ils ont seulement reçu ma souffrance, et qu'ils ont eu, seulement, pitié de moi. Peut-être que le sens de mes mots n'a été qu'un cri lancé au vide. C'est possible...
  Il n'empêche que mon père aura eu des funérailles digne. Il ne se sera pas effacé de la vie comme un souvenir anodin. Et c'était ce que je voulais par-dessus tout !

  Voilà ce que je leur ai dit :
« Il régnait un silence de mort dans la maison. Les enfants se serraient contre leurs parents et beaucoup de vieux hochaient doucement la tête.
- C'est ainsi, dit Tewee-soo avec une voix qui n'exprimait ni chagrin ni joie, la mort demande la vie et elle reçoit, soit un refus, soit un accord. La mort n'est pas tragique. Elle a de la dignité. »
Ces mots sont de Jorn Riel, un écrivain que Dominique aimait énormément. Pendant toute cette longue semaine où Dominique attendait, suspendu dans son voyage, l'issue du coma qui allait lui être fatale, nous lui avons lu à voix haute des ouvrages entiers de cet auteur.
« La mort n'est pas tragique... »
Et c'est vrai. Ce basculement incontournable est un des ingrédients du grand bouillonnement universel, fait de renouvellement, d'évolution et de disparition...
Mais ce qui est tragique, ce qui est triste infiniment, c'est quand l'existence s'achève sans qu'on ait pu en faire quelque chose ! Ce qui est tragique et triste infiniment, c'est quand une vie s'éteint avant d'avoir connu son accomplissement.
Dominique a poursuivi sa vie durant le rêve de cet accomplissement. C'était un rêve qui brûlait en lui, un espoir formidable, qui le hantait sans repos !
Je veux vous parler de cet espoir d'accomplissement...
Certains d'entre vous le savent, et beaucoup d'autres l'auront soupçonné : Dominique était un philosophe ! Ce titre est de nos jours facilement galvaudé par ceux-là même qui se l'attribuent. Ils s'en font une armure couvrant la vanité assourdissante de leur pensée. Oubliez ces pauvres individus. Non ! Voyez en Dominique un de ces Grecs immenses qui, il y a des millénaires de cela, défiait les mystères du monde armés de leur seul esprit ! Dominique était de cette race-là !
Comme un Sisyphe acharné, il a toute sa vie roulé le rocher de sa grande exploration, noyant des milliers de pages sous l'encre de ses mots, donnant l'assaut à longueur de jours aux questions qui revenaient, sans cesse, obséder son existence. Et parfois... parfois... il extirpait de cette mêlée usante des trésors limpides. Il ressortait alors de sa quotidienne bataille riche de quelques vérités nouvelles. De ce genre de vérités si simples et si belles qu'elles viennent immédiatement se poser au fond de l'intelligence, occupant d'un coup leur place naturelle, comblant instantanément un vide qui nous a pourtant toujours accompagné. De ces vérités qui nous rendent plus fort à la vie.
Dominique était un chercheur follement obstiné... Et c'était aussi un découvreur merveilleux !
Cependant, malgré ces efforts incroyables... Mes paroles vont maintenant être atrocement dures, pardonnez-moi tous, mais les mots à cet instant n'ont de valeur que par leur sincérité, et cela m'oblige à prononcer cette phrase terrible : cependant, malgré ces efforts incroyables, Dominique nous a quittés sans avoir achevé son grand œuvre. Il s'est éteint avant son bel accomplissement. Les questions qui commandaient depuis toujours sa longue quête, ont défendu jusqu'au bout la cruauté de leur mystère.
Dominique soupçonnait un tel dénouement. Depuis longtemps déjà, sa devise, celle justement qu'il voulait en épitaphe, c'était : « j'ai essayé ».
Et il a essayé, semant sa vie entière les graines de sa grande récolte, tragiquement inachevée.
Ces graines sont maintenant en chacun de nous. Son testament est dans chaque souvenir que nous avons de lui, dans chacun des mots qu'il a donné au papier. Nous sommes, tous, son héritage.
Et si, avec nos moyens et dans nos vies, nous prenons soin de toutes ces graines, si – pourquoi pas ? – nous les menons finalement jusqu'à cette grande récolte... Alors peut-être que, chez ce dieu auquel il ne croyait pas, perché sur un nuage qui n'existe pas, Dominique qui n'est plus là nous regarderas, nous, ses enfants, ses petits-enfants, et chacun d'entre vous, et alors il verra finalement l'accomplissement de son existence et il dira enfin :
« j'ai réussi ! »
  Journal d'une survie, vendredi 15 mars
  C'est dur... Pas foutu d'écrire ce putain de billet quotidien. Pourtant je me le dois... La moindre faille et je m'effondre. Si j'arrête d'avancer, c'est la glissade et le réveil de tous mes enfers, les uns après les autres ! 
  Aujourd'hui, je voulais justement raconter la mort d'un de nos chiens, pendant l'hospitalisation de mon père. Mais c'est une histoire trop compliquée. Il faut la dire par petits bouts. Seulement aujourd'hui précisément, un autre toutou m'a plaqué... Pour la même cause exactement : torsion de l'estomac ! 
  J'ai tout fait pour sauver la grande bête, j'ai déboulé chez le véto dès les premiers symptômes. Verdict : 1200 à 1500 euros l'opération, avec une chance sur trois de succès. Trop, et trop peu. J'ai laissé partir la chienne ! 
  Finie l'écumeuse des mottes de terre, qui se lançait à toutes pattes dans d'immenses trajectoires à travers champs, pendant nos promenades. Finie la belle aboyeuse, l'enquiquineuse d'oiseaux, la retourneuse de taupinières au coup de griffe acharné, la sprinteuse des courses au lièvre, qui gaspillait généreusement son énergie dans de folles chasses à jamais vaines. Finie la grande peste, dépitée de la moindre caresse mal distribuée, qui passait sa jalousie en cognant les deux mâles à petits coups de museaux vifs, ponctués de jappements réprobateurs.
  La maison se vide...

vendredi 15 mars 2013

  Jeudi 14 février : mon père repart du grand hôpital départemental pour être ramené dans le petit hôpital pas loin de chez nous. Les blouses blanches ne diagnostiquent plus le problème cardiaque, ni la pneumonie. Ils ne savent pas vraiment ce qui se passe, du moins c'est ce que j'arrive à comprendre, au milieu de leurs explications toujours trop rapides, toujours trop compliquées.
  Journal d'une survie, jeudi 14 mars
  Cinquième jour, j'ai tout juste tenu le coup...

jeudi 14 mars 2013

  Pourquoi mon père a tenté de se suicider ? Je connais la réponse. Elle est complexe. Les racines de cet acte remontent jusqu'à sa petite enfance. Et c'est une obsession qui a traversé toute sa vie. À la fin, il n'en pouvait plus. Il ne souhaitait plus que "s'évader" de lui-même.
  J'aurais pu l'en empêcher... Il aurait suffi, j'en suis certain, de quelques phrases pour lui redonner la force d'exister. Mais pas n'importe quelles phrases ! Surtout pas ! Et à ce moment-là, ces mots-là, ces mots capables de le raccrocher à la vie, je ne savais pas les prononcer...
  Toute sa vie, mon père a hurlé de solitude. Une solitude terrifiante, de celle qu'on transporte avec soi, et qui vous laisse tout seul au milieu des autres, et qui vient vous rendre seul en plein cœur de vous-même. Toute sa vie, mon père a crevé de solitude !
  Il était mon ami, et j'ai été incapable d'être le sien. 
  Journal d'une survie, mercredi 13 mars 
  Quatrième jour, je n'ai pas tenu le coup...

mercredi 13 mars 2013

  Le mardi 12 février. Après son malaise, mon père est emmené au petit hôpital pas loin de chez nous. Je poireaute dans la salle d'attente des urgences. Je regarde les gens autour de moi, aucun n'a l'air vraiment inquiet. Ils sont là pour des broutilles. Une télé accrochée au plafond débite des clips. Moi j'ai la trouille.
  Je sors fumer, puis je reviens à l’intérieur, et je retourne voir le secrétaire auprès de qui je me suis signalé à mon arrivée. Je veux être certain que les docteurs ne m'ont pas fait appeler pendant mon absence. Je suis mal à l'aise. Avec ces gens de l’hôpital, j'ai toujours l'impression de ne pas me comporter comme il faut. Le secrétaire n'est plus là. Il a été remplacé par une femme qui visiblement ne sait pas que j'existe. L'autre n'a pas dû lui passer le message...
  Journal d'une survie, mardi 12 mars
  Troisième jour, j'ai tenu le coup.

mardi 12 mars 2013

  Le mercredi 27 février, mon père est aux soins de suite de notre ville depuis hier. Plein de toutes les bonnes nouvelles que j'ai à lui annoncer, j'arrive à 13 heures 10 dans sa chambre. Il dort et je ne parviens pas à le réveiller. Je ne m'inquiète pas tout d'abord. Je range quelques affaires. Il bouge dans son sommeil, bâille largement, mais ne se réveille pas. Je reviens vers lui... Je crie à son oreille, je le secoue. Rien ! Il s'obstine à dormir...
  Il a fait une hémorragie cérébrale. Il est dans le coma, piégé au fond d'une nuit dont il ne sortira pas. 
  Journal d'une survie, lundi 11 mars
  Le surlendemain des funérailles, j'ai tenu le coup.

lundi 11 mars 2013

  Le jour des funérailles, samedi 9 mars, mon frère à demandé à l'assistance si quelqu'un voulait parler. Mais personne ne l'a fait. Les mêmes gens qui, il y a deux ans, avaient prononcé quelques mots pour la cérémonie funèbre de ma mère, n'avaient cette fois plus rien à dire...
  L'avant-veille, mon frère lui-même se demandait si il allait prendre la parole. Mais finalement, il s'est décidé et a dit un petit texte.
  S'il ne l'avait pas fait, j'aurais été seul à honorer la mémoire de mon père !
  Journal d'une survie, dimanche 10 mars
  Le lendemain des funérailles. J'ai tenu le coup.

dimanche 10 mars 2013

  Le mardi 12 février 2013, mon père à essayé de se suicider. Tôt le matin - j'étais encore endormi - il a avalé en une fois ses médicaments pour trois mois. Ensuite il s'est comporté normalement. Il s'est effondré vers 15 heures, devant moi. J'ai appelé les pompiers.
  Mon père est mort le 6 mars 2013. Il était mon seul ami. J'écris ces lignes, que sans doute personne ne lira jamais, pour mettre les choses au clair, et tenter de vivre...