samedi 30 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père est dans la chambre individuelle, à l'étage du petit hôpital pas loin de chez nous. On nous a laissés seuls et je m'adresse à lui. Mais les mots sonnent creux. La sincérité s’étouffe dans ma gorge. Je ne sais toujours pas lui parler.
  Je lui fais le bilan de mes progrès, mais mon discours est contourné et compliqué ; le sens de mon propos se perd dans les méandres de mes paroles. Je veux lui expliquer mon attitude de mardi, mais je suis toujours incapable de lui dire combien je m'étais trouvé minable. J'essaye de le rassurer sur mon avenir, de lui dresser un portrait optimiste de ce que je pourrais devenir après sa disparition, mais, encombré de précautions et de détails, je rends touffus ce qui aurait dû être simple.
  Devant son corps en agonie, je suis encore impuissant à lui dire ce qu'il faudrait !
  Mais tant pis, je continue sans m'encombrer de scrupules. Le temps est court avant son départ et je dois lui offrir ce que j'ai de meilleur. Et même si c'est insuffisant, même si c'est mal, c'est toujours mieux que rien.
  Journal d'une survie, vendredi 29 mars
  Bilan mitigé. Je fais du bon travail, mais loin des objectifs que je m'étais fixés.

vendredi 29 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père est aux urgences, sur une civière, bardé de fil et de tuyau. On m'a promis de lui trouver une chambre individuelle, où je pourrais lui parler. Les docteurs me disent tous la même chose : rien n'est certain, mais peut-être que son esprit est encore là et que, quelque part au fond du coma, il reste une conscience capable de recevoir les paroles prononcées. Ils n'en savent rien du tout, et ils ne s'en cachent pas, mais ils font comme si. Je vois les gens de l’hôpital s'adresser à mon père pour l'avertir de chaque manœuvre sur son corps abandonné.
  Je veux lui parler, à mon papa en train de mourir, je veux clore de belle manière notre aventure ensemble, et effacer autant que possible les paroles sordides que j'ai prononcées en le quittant, mardi.
  Journal d'une survie, jeudi 28 mars
  J'ai tout mis de côté pour me concentrer sur l'étape à franchir. Succès important. Il faut que je le confirme aujourd'hui. 

jeudi 28 mars 2013

  Mardi 26 février. Mon père est enfin transféré du petit hôpital pas loin de chez nous aux soins de suite de notre ville. Il se débarrasse, soulagé, de ce lieu qu'il déteste et de ces gens qui le révulsent.
  Moi, depuis dimanche et la visite de mon frère, j'ai tous mes démons qui me chargent. Je suis dans un naufrage permanent dont je ne survis, à chaque fois, qu'à force d'obstination. Les gestes les plus anodins de la vie réclament des efforts invraisemblables ; mais malgré tout je parviens à agir.
  Pour moi, là est la grande nouveauté : pour la première fois de ma vie, dans une telle circonstance, j'échappe à la paralysie irrépressible qui finissait toujours par gagner en moi ! C'est un progrès extraordinaire !
  Journal d'une survie, mercredi 27 mars
  Mes craintes se sont confirmées : la dernière bataille n'était qu'une escarmouche. L'étape n'est pas passée, elle est devant moi ! Aujourd'hui, je mets tout dans la balance. Je dois franchir ce seuil si je veux avoir des chances.

mercredi 27 mars 2013

  Et si, au lieu de faire cette surprise à mon père, j'avais été au plus vite chez le vétérinaire, est-ce que j'aurais pu sauver notre toutou ? Peut-être pas, peut-être... Il est possible que ma décision ait coûte la vie au chien. Malgré cela, je ne me suis pas senti trop coupable de cette mort. À quoi cela aurait-il servi ? J'ai fais un choix, sans pouvoir en mesurer pleinement les conséquences. C'est ce que nous faisons tous, tout le temps... Simplement, cette fois-là, la chance nous a manqué.
  Je ne me suis pas vraiment fait de reproche, mais je me suis senti con. Les choses s'étaient mal emboîtées et on n'y pouvait plus rien maintenant. Je me suis senti con...
  Journal d'une survie, mardi 26 mars
  Résultat mitigé. La dernière bataille n'était sans doute pas aussi décisive que je le pensais. Je vois maintenant le cap que je dois franchir pour réellement avancer. Ce n'est pas insurmontable apparemment, mais pour l'instant, rien n'est encore fait...

mardi 26 mars 2013

  Le 14 février, ou le 15 ou le 16... Ce jour-là, un de nos chiens est mort.
  Après la surprise à mon père, je suis rentré chez nous. Il est tard, je suis à l'ordinateur. Disposés dans la pièce, les chiens se consacrent au sommeil avec intensité. Sauf le malade, qui glisse sans souffrir dans une torpeur de plus en plus inquiétante. Je finis par comprendre que si je ne fais rien, il n'y aura pas de demain pour celui-là. J'appelle un numéro d'urgence vétérinaire. Au bout du fil, on n'a besoin que de quelques descriptions pour me livrer le diagnostic : torsion de l'estomac ! Trop tard pour agir ! Le téléphone est encore à mon oreille quand le chien se secoue un peu, dans un dernier petit spasme. C'est terminé, il est mort. Quelques mots encore, échangés avec la voix au téléphone, qui a l'air sincèrement désolée, et puis je raccroche.
  Tout au long de l'après-midi, la vie s'est évaporée doucement de son corps de chien. Il est mort comme un jour qui s'éteint peu à peu, pour laisser venir la nuit... Et moi qui le regardais, je ne l'ai pas compris.
  Singulièrement, trois semaines plus tard, mon père allait connaitre une agonie presque semblable.
  Journal d'une survie, lundi 25 mars 
  J'ai tenu le coup. La mise en place des progrès est lente, mais elle est là. Aujourd'hui est une journée importante.

lundi 25 mars 2013

  Le 14 février, ou le 15 ou le 16... Ce jour-là, un de nos chiens est mort. La surprise pour mon père, c'est de préparer un petit gueuleton, afin de remplacer la triste tambouille hospitalière qui le rebute tellement. L'après-midi est déjà bien avancée et je dois foncer. Je vais acheter ce qui me manque, je cuisine à la maison, je fourre dans des plats fermés et, comme j'ignore ce que diraient les aides-soignantes de mon initiative - et que je ne compte surtout pas leur demander - je cache le tout dans de grands sacs. Je suis de retour à l'hôpital exactement à l'heure, et je peux discrètement déballer mes merveilles. Mon père apprécie l'intention, mais la nourriture le laisse presque indifférent. Il mange sans faim et sans plaisir, bloqué depuis son malaise.
  Journal d'une survie, dimanche 24 mars
  Jour difficile. Les circonstances de la vie, parfois, installent autour de nous un décor déprimant. Pour le reste, je confirme la victoire !

dimanche 24 mars 2013

  Ce jour-là, un de nos chiens est mort. Nous avions quatre chiens. Des pièces rapportées au gré des circonstances, des toutous de bric et de broc, une demi-meute flamboyante et bancale, à l'image de nos vies...
  Le jeudi 14 février, l'après-midi après le transfert, ou le vendredi 15, ou le 16... (je ne me rappelle déjà plus du jour exact !). Au moment de prendre la voiture, je trouve un de nos corniauds couché dans le garage, le ventre terriblement gonflé. Il attend, le flanc sur le béton, la tête posée par terre, calme, sans vouloir bouger de là... Aucune douleur quand j'appuie sur son abdomen tendu comme une outre. Inquiété, je le charge sur le siège arrière, décidé à l'emmener à l'hôpital des bêtes juste après ma visite à l'hôpital des hommes.
  Quand je ressors du petit hôpital pas loin de chez nous, je laisse le chien se dégourdir les pattes le long du parking. Il s'agite avec un peu plus de conviction qu'avant, il a l'air d'aller mieux. Le prix du vétérinaire me rebute et je voudrais employer la fin de l'après-midi pour organiser une surprise à mon père. Je choisis de reporter la consultation du bestiau à demain, en me disant qu'après tout, peut-être qu'il ira mieux d'ici là...
  Journal d'une survie, samedi 23 mars
  Grande et belle victoire ! La bataille qui se menait depuis plusieurs jours est gagnée ! Le progrès qui va en découler est inestimable ! 
  Une nouvelle bataille va commencer. J'ai bon espoir de vaincre...

samedi 23 mars 2013

  Dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 février. Mon père vient d'être installé dans une chambre individuelle, à l'étage du petit hôpital pas loin de chez nous. On me laisse seul avec lui. Il y a une maigre chance que mes mots traversent son coma pour parvenir à sa compréhension, et j'ai décidé de la saisir.
  Je commence à lui parler, débutant un dialogue solitaire qui va se prolonger durant toutes ces journées et toutes ces nuits qu'il nous reste à vivre ensemble. Cette courte poignée d'instants qui furent les plus longs que j'ai jamais vécus...
  Journal d'une survie, vendredi 22 mars 
  Je suis passé ! Un peu d'air et un peu d'espoir. Je suis reparti à l'attaque.
  Au lecteur imaginaire...

  Je vais poursuivre mon introduction. Excusez-moi pour cette longue mise en place avant d'en arriver aux faits proprement dits, mais je ne vois pas comment expliquer autrement.
 
  Pour faire simple, il y a dans notre monde deux branches de la science qui s'occupent du cerveau humain.
  La première, c'est la partie qu'on pourrait qualifier de science "dure" : neurologie, psychiatrie etc. Dans cette branche, on utilise des outils de mesures, et on tente d'inventorier les myriades de cellules qui s'entrecroisent dans nos esprits, leur rôle, leur fonctionnement, etc. Et on soigne à coup d'opérations et de médicaments. Malheureusement, cette science est encore terriblement balbutiante. Notre cerveau demeure, dans sa plus grande part, une vaste terre ignorée ; et malgré nos efforts et nos trésors de curiosité, on n'en dresse toujours que des cartes presque vides !
  La seconde branche, c'est une science aux contours fort mal définis. C'est à peine une science en fait, tant elle sert de confortable refuge a des charlatans de toutes sortes. Cette seconde branche, c'est la psychologie (terme dans lequel j'enfourne toutes les nuances que la fantaisie humaine a bien voulu créer : psychothérapie, comportementalisme etc.)... Et cette science-là n'est pas balbutiante, non, c'est pire ! C'est quasiment un désert de connaissance, où le bidouillage fait office de recherche. Où, comme à l'époque des médecins de Molière, l'ignorance se dissimule sous des flots de termes savants. Et où bon nombre de vulgarisateurs ont des allures de gourous, tellement ce qu'ils ont à transmettre est pauvre en rigueur scientifique !
  Et c'est là-dedans, dans la psychologie, que mon père s'est investi il y a des décennies de cela ! Et c'est là-dedans que je l'ai suivi. Là-dedans que je suis encore !
  Mon père s'est lancé dans la psy parce qu'il était convaincu que, malgré les médicastres, les fous et les menteurs, malgré toutes les approximations et les fausses directions, la démarche n'était pas à rejeter en elle-même. Elle pouvait être porteuse de guérison, et tenir sa promesse d'amoindrir le malheur. Et aujourd'hui, dans cette tristesse immense que je traverse suite à la mort de mon père, je peux dire avec une infinie fierté : les faits lui ont donné raison !

vendredi 22 mars 2013

  Peut-être que l'hémorragie cérébrale, qui a frappé mon père dans la nuit du mardi 26 au mercredi 27 février, est la conséquence du malaise qui l'a touché deux semaines plus tôt, le 12. Peut-être que cette artère a explosé parce que mon père était affaibli après sa tentative de suicide.
  Et peut-être que non. Peut-être que cette charrieuse de sang aurait rompu de toute façon.
  Peut-être aussi qu'en plein milieu de la nuit, mon père en a eu marre à nouveau, qu'il ne pouvait plus supporter sa vie et sa carcasse, et qu'il s'est contracté à fond, dans l'espoir que quelque chose en lui cède enfin. Et qu'il a été exaucé cette fois ! Il était assez original pour tenter une chose pareille.
  Je ne le saurai jamais. Personne ne le saura jamais.
  Peut-être qu'il a finalement réussi a fuir son existence, ou qu'au contraire, il est mort au moment même où il voyait l'espoir renaitre devant lui. Laquelle des solutions est la pire ?
  Question vaine, réponse impossible...
  Journal d'une survie, jeudi 21 mars 
  Journée décisive ! J'ai affronté de terribles effondrements. Je suis passé !!

jeudi 21 mars 2013

  Le mercredi 27 février dans l'après-midi. Je m'assieds de nouveau dans la salle d'attente des urgences du petit hôpital pas loin de chez nous. Même endroit, même humains, même télé que la première fois. Moi, je ne suis plus pareil. Maintenant la peur en moi est si forte, elle est tellement pleine, qu'elle me dépasse et me laisse comme dans un grand vide dépourvu de souffrance.
  J'attends, côte à côte avec des gens que je ne veux pas voir. Je regarde l'horloge, je calcule le temps qui s'est écoulé depuis que j'ai découvert mon père. Je regarde la télé. Rediffusion d'un concours de chanteur : un grand déballage de sentiments de circonstances sous des apparences formatées, une débauche de conformismes, bêtes et faux !
  Je me fais quand même un peu embarquer par le spectacle de cette humanité qui me semble si loin de moi, et qui est à cet instant tellement incongrue. Au moment où on va découvrir le nom du grand vainqueur du concours, je sors pour ne pas avoir à l'entendre. Je ne veux pas rester passif. Je ne veux pas être sensible à ce suspense de pacotille.