samedi 20 avril 2013

  Mon père a fait plusieurs tentatives de suicide dans sa vie. Il évoquait souvent le sujet avec moi.
  Le scénario de BD a été terminé, et je l'ai fait lire à mon père. Cela a pris plusieurs séances de travail, sur plusieurs jours. Et les délires se déchainaient pendant tout ce temps !
  J'avais annoncé un déblocage chez moi à la fin de la BD. Mais cette fin, c'était quoi ? La fin de l'écriture, ou la fin de la lecture par Dominique ? C'est cette ambiguïté qui nous a couté une nouvelle tentative de suicide de mon père.
  Journal d'une survie, vendredi 19 avril 
  C'est bien ça, une crise par semaine, toujours sur le même schéma : effondrement progressif, qui va au plus grave possible. Alors j'abandonne toutes les activités non vitales pour trouver la force de passer. et ça me permet le ressaisissement et la victoire finale... Et on recommence la semaine d'après. C'est épuisant ! Il faut que je sorte de ce piège ! 
  Je reste fixé sur mon cap : le second chapitre des P. de C. 

vendredi 19 avril 2013

   Je ne suis pas parvenu à arrêter de fumer. Je n'avais plus de pipe ; les cigarettes ont recommencé à s'empiler dans mes cendriers.
   À l'époque, je travaillais sur le scénario d'une BD. Un projet solitaire, sans dessinateur, que je menais uniquement pour me prouver que j'étais capable de le faire. J'espérais de cette démonstration d'énormes progrès. Il y avait urgence : mon père était à bout. Plus j'approchais de la réussite, et plus mes crises de délires étaient fréquentes et intenses. Cela devenait invivable. 
  Journal d'une survie, jeudi 18 avril 
  Réveillé tard, le naufrage continue. Je m'accroche. Sur la fin d'après-midi, j'émerge un peu, grâce à ce "au lecteur" que je termine enfin ! Difficile tout ça... Très difficile ! Pour l'instant, c'est comme si je me faisais une grosse crise par semaine. Je n'ai pas de vrais progrès en vue, du moins je ne le sens pas ! Peut-être, j'espère, quand j'aurais terminé le plan du chapitre 2 des P de C.

jeudi 18 avril 2013

  Au lecteur imaginaire...

  Je vous le disais la dernière fois, je définis la psychologie comme « l'étude de l'intelligence ». Donc, la question qui surgit à la suite c'est : qu'est-ce que l'intelligence ? 

  L'intelligence c'est un choix désirant. 

  Le choix c'est quand on a la capacité de faire et la capacité de ne pas faire, et qu'on prend une de ces deux options. Le choix c'est donc la faculté d'impulser ou non une dynamique. Dit avec d'autres mots : c'est la capacité de produire ou non une force.

  Le désir c'est être animé d'un objectif, c'est tendre vers un but. En d'autres termes, le désir c'est être porteur de la vision d'une certaine situation, dans un certain futur. Avec, c'est un point essentiel, un vécu de satisfaction si la situation se réalise, et un vécu d'insatisfaction dans le cas contraire.

  Et donc, quand un choix est provoqué par un désir, il y a intelligence.

  Par voie de conséquence, l'intelligence implique obligatoirement la présence d'un autre ingrédient : la connaissance. C'est incontournable. Puisque le désir est une projection dans le futur, cela sous-entend a minima que l'objet projeté est connu ! Il n'y a donc pas d'intelligence sans connaissance, même très partielle.
  J'ai perdu la pipe au bord d'une route, un matin pendant une balade des chiens. Elle a glissé de ma poche. Nous avons refait le parcours plusieurs fois pour la retrouver, sans y arriver.
  J'aurais pu en racheter une immédiatement. Mais je pensais, à ce moment-là, que le moment était proche où je pourrais arrêter de fumer. Puisque le tabac n'en avait plus que pour quelques semaines, j'ai jugé la dépense inutile.
  Journal d'une survie, mercredi 17 avril 
  Toujours la lenteur. Tant pis, il faut passer. Je continue à avancer le plan. Bon sang que c'est lourd à venir ! 
  Le soir je m'effondre. De nouveau ! 

mercredi 17 avril 2013

  Le lendemain ou le surlendemain de mon déchaînement furieux, j'ai réparé la pipe.
  Le tuyau était brisé, alors j'ai cannibalisé celui d'une autre pipe et je l'ai retaillé à quelques endroits pour que les parties s’emboîtent. Le résultat sentait son bricolage, mais il était aussi confortable à l'usage que l'original.
  Cette récupération réussie était, un peu, une manière d'effacer l'abomination de mon comportement. Je tenais beaucoup à cette nouvelle pipe, cette survivante. 

  Journal d'une survie, mardi 16 avril
  Le croton de Dominique est en train de perdre ses feuilles. Je ne sais pas si c'est normal. J'ai l'impression que non. J'ignore quoi faire pour sauver la plante.
  Le soir, gros cafard, grosse résistance à finir le prochain "au lecteur". J'avance, je fais, oui, mais tellement lentement. J'ai vraiment l'impression de reproduire en miniature ce que j'avais fait lors de la précédente crise. Espérons que ça reste une miniature ! 

mardi 16 avril 2013

  De toute la collection de pipes que j'avais, une seule me convenait vraiment. Je l'ai pulvérisée, un jour de grande fureur contre mon père ! 
  J'avais des accès de colère terribles à l'époque. Des colères qui emportaient tout et me plongeaient dans des moments de véritable folie ! La seule limite que je connaissais alors, c'était la brutalité envers mes semblables. Pour le reste, malheureusement, rien ne m'arrêtait ! Je perdais tout bon sens, souvent je hurlais, et parfois je me déchaînais contre les objets. 
  C'est dans un moment comme celui-là que j'ai cassé cette pipe.
  Journal d'une survie, lundi 15 avril
  Long travail d'approche pour arriver au plan de ce second chapitre. Bonne mise en place. Pour le reste, tout est à peu près acceptable, même si j'ai encore cette manie de tout faire, toujours, au dernier moment (aujourd'hui, c'était les courses)...
  Le soir, un peu de cafard, un peu de misère dans mon comportement, résistances connues...
  Tard dans la nuit, découverte qui me semble majeure : dans les faits, le père exclut toujours le petit maso du bénéfice principal de la relation ! Il faut exploiter ça !

lundi 15 avril 2013

  Plusieurs mois après la mort de ma mère, un an peut-être, j'avais retenté l’expérience. J'avais ressorti mes pipes des recoins à poussière où elles avaient été exilées. Et cette fois-ci, j'avais réussi à trouver du plaisir dans leur usage. Je n'étais pas meilleur bourreur de tabac qu'auparavant. Mais désormais, j'étais capable de m'en satisfaire. Je ne polluais plus mon comportement avec des exigences impossibles.
  Cela peut sembler ridicule d'accorder tant d'importance à une chose aussi triviale que fumer la pipe. Mais quand on est parti de rien, les plus petits progrès sont inestimables !

  Journal d'une survie, dimanche 14 avril
  Toujours lourd à bouger. Mais je fais les choses. Je prévoyais le plan du second chapitre des P de C pour ce soir. Mais non. Sans doute demain. J'espère ne pas repartir dans un combat aussi terrible que pour terminer le plan du premier chapitre.

dimanche 14 avril 2013

  Comme la montre, la pipe aussi était un symbole.
  Il y a quelques années de cela, j'étais un type tellement incapable que même fumer la pipe, je n'y arrivais pas ! Le geste le plus simple (bourrer grossièrement le fourneau, allumer et aspirer par le tuyau) je me débrouillais pour le rendre insatisfaisant.
  Je m'enfermais dans la complication. J'avais des ambitions de dosage et de serrage exact du tabac, mais sans jamais m'accorder l'énergie nécessaire à les satisfaire. D'un côté, donc, je rêvais d'être capable de précision, de l'autre, je m'obstinais à conserver des gestes brouillons ! L’échec était certain.
  J’étais revenu à la cigarette.
  Journal d'une survie, samedi 13 avril
  Confirmation de la victoire. Je rédige la fin du plan du premier chapitre des P de C. Si je parviens à faire le plan du chapitre suivant, ce sera gagné. Du moins, c'est mon pronostic. 
  Le soir, rendez-vous chez A et B. Soirée agréable, mais j'arrive tout de même avec presque une demi-heure de retard ! je suis toujours aussi lourd à déplacer !

samedi 13 avril 2013

  Tout s'est noué le lundi 11 février, lorsque nous sommes monté à la préfecture pour acheter la pipe. C'est un épisode difficile à raconter, il est complexe et douloureux. Autant que l'était le récit de la montre. Par un hasard de la vie, ces deux moments d'avant basculement (lundi 11 et mardi 26) se sont articulés autour de l'achat de deux petits objets usuels.
  Avec, pour chacun, une de mes crises de rejet... Avec, navrante concomitance, des élans de progrès qui ont jailli en moi, au moment même où mon père chutait !
  Journal d'une survie, vendredi 12 avril
  C'EST FAIT ! Je suis passé ! Je suis parvenu au matin à me remettre au plan du premier chapitre des P de C. Et j'ai fait du bon travail ! 
  Le midi, à la cantine, je suis parfait avec les gamins ! VICTOIRE !!!
  Fin de ma crise. Elle aura duré trois jours ! J'ai vraiment été près de tout perdre ! 
  Le soir, pour une fois, je n'ai pas à antidater mes messages. 

vendredi 12 avril 2013

  Le soir du mercredi 27 février. Je suis appelé. Je quitte la salle d'attente pour le couloir du service des urgences. Le docteur a la tête en berne, ses yeux s'échappent. Je comprends. Je demande : « c'est pas bon ? ». Il confirme. Il m'explique. Hémorragie cérébrale. Je l'interroge sur les chances de survie, les séquelles éventuelles...
  Il répond : « moi, je ne parle même plus de séquelles ».
  C'est foutu.
  Journal d'une survie, jeudi 11 avril
  La chute. L'humiliation. Profonde, mordante et tranchante comme une entaille... 
  Troisième jour de crise. Pas d'issue. Au contraire, je m'enfonce ! 
  J'avais prévu de faire les P de C au matin mais je me rendors après la sonnerie du réveil. Une séance de travail de perdue. Avec les enfants à la cantine je me débrouille pour devenir un pauvre nullard qu'on méprise. Plus exactement, juste avant le nullard qu'on méprise. 
  Si je n'attaque pas les P de C, je suis mort ! C'est simple. Et ce n'est pas une image ! Mais je n'y arrive toujours pas ! Enfin si, un peu. Mais mal, sans inspiration. Pas la peine d'insister, ce serait remplir des pages pour rien ! Je dors dessus, une fois encore.
  Heureusement, dans tout ce merdier, j'ai suffisamment de réussites à mon actif pour ne pas sombrer totalement dans le désespoir. 

jeudi 11 avril 2013

  Mon frère a des enfants, moi, je n'en ai pas.
  Il y a quelque temps, leur autre grand-père s'est pendu ! Mon père ne voulait pas que ses petits-enfants entament la vie avec le poids de deux grands-pères suicidés ! Il ne voulait pas qu'ils sachent qu'il avait lui-même tenté de s'enfuir dans la mort.
  C'était le seul et ultime cadeau qu'il pouvait leur faire.